Quand la moustache perd la tête

moustache

Depuis quelques années déjà, la « moustachemania » se répand comme une traînée de poudre. Sur les visages masculins, sur les vêtements et accessoires de mode, dans les créations graphiques, la petite moustache noire s’impose comme une image incontournable. Nostalgie de la belle époque ? Signe d’appartenance à un mouvement particulier ? Quel sens donner à ces quelques poils qu’hommes et femmes arborent tel un emblème ? Entre effet de mode et véritable revendication, la moustache des années 2010 semble ne plus savoir où donner de la tête…

La moustache à papa

moustache
Paul Deschanel, Président de République Française pendant quelques mois en 1920 et le célèbre Mr Monopoly !

Généralement synonyme de pouvoir, la moustache a cependant eu des symboliques variées, en fonction des époques et des régions du monde. Chez les romains par exemple, présenter un visage imberbe était la preuve d’un certain degré de civilisation, par opposition au style des barbares très chevelus et poilus. Toutefois, dans notre époque contemporaine, elle est depuis longtemps associée à la figure du patriarche, à celle du patron richissime fumant son cigare ou encore… au gendarme ! Dans l’imaginaire collectif, ce petit duvet évoque la puissance, l’autorité et la virilité .

Très à la mode au début du XXème siècle en Europe, la moustache et le poil en général, perdent la côte à l’approche des années 2000 avec la glorification des peaux lisses, rasées de près. Si la moustache reste de mise dans certains pays où elle fait partie de l’héritage culturel national (comme en Turquie ou au Mexique), elle disparaît peu à peu des visages occidentaux… Jusqu’à la naissance du fameux « fingerstache », en 2003.

Un retour en farce

life is a joke
Les t.shirts "life is a joke" de la marque Eleven Paris, mettant en scène le "fingerstache" sur le visage de célébrités.

C’est un tatoueur de l’Ohio qui en dessinant une moustache sur le côté d’un doigt (à placer sous son nez pour la blague) déclenche un phénomène mondial, amplifié par les réseaux sociaux. Cette petite moustache de doigt fait le tour du monde et ne tarde pas à inspirer l’univers de la mode, à l’image de la marque française, Eleven Paris, qui lance les célèbres t.shirts « life is a joke ». Ainsi, les années 2010 voient alors surgir des objets moustachus en tout genre et des visages de dandy à la lèvre supérieure ornée de poils. Hommes et femmes peuvent porter la moustache sans distinction car on la retrouve sur des vêtements et des bijoux.

Finie la moustache à papa, synonyme de virilité et de pouvoir. Elle devient un accessoire unisexe, jeune et fun. La moustache est de retour portée par le web et la mode. La moustache est de retour comme une farce, un pastiche dont on s’affuble pour montrer sa coolitude et son second degré. La moustache est de retour sans queue ni tête et va croiser la route des hipsters…

moustache
source images : www.etsy.com et Pinterest

Hipsterisation du poil

Tout comme la barbe, la moustache devient un attribut du hipster. Associée au jean slim, à la chemise à carreaux et aux tatouages, elle peut marquer l’appartenance à ce mouvement, ancré dans le refus de la banalité et le rejet du « main stream ». Très axés sur une esthétique mêlant le « rétro » et le retour au naturel, ayant un goût prononcé pour la musique indépendante, les hipsters peinent toutefois à définir leur « combat ».

Dans les années 1940 aux Etats-Unis, les premiers hipsters étaient des jeunes « blancs » amateurs de jazz, qui fréquentaient les clubs où jouaient des musiciens afro-américains en vogue. Par opposition aux « squares » (étriqués), cette jeunesses se voulait « hip » (ouverte, libérée) et retrouvait dans les codes musicaux afros-américains une sorte de transgression « cool » et libératrice.

Si les nouveaux hipsters des années 2000 se distinguaient eux aussi à leurs débuts par des préférences culturelles alternatives, la société dont ils cherchaient à se démarquer semble les avoir rattrapés… Aujourd’hui le style hipster est largement répandu et se vide peu à peu de ses revendications culturelles, au profit d’une tendance de consommation (mode et déco) mondialisée. On ne peut plus vraiment parler d’anticonformisme ou de style de vie. Parlons plutôt de style, tout court.

hipsters
source images : Pinterest

Sur le visage ou les t.shirts des hipsters, notre moustache balance entre le cool actuel et la nostalgie du bon vieux temps. Elle a le cul entre deux chaises, comme les hipsters eux mêmes, à la fois amoureux du passé et précurseurs de la mode d’aujourd’hui. Remise au goût du jour par un « joke », sur-exploitée par les marques, sous-exploitée par les hipsters qui ne lui offrent pas de nouvelle signification, la moustache de 2010 a bel et bien perdu son sens.

Movember redonne du sens à la moustache

A moins que certaines initiatives ingénieuses ne s’immiscent dans ce vide symbolique ! C’est ce que fait la Movember Foundation avec brio. Depuis 2003, cette association caritative défend la santé masculine au niveau mondial, en s’attaquant aux problèmes de santé graves qui touchent les hommes : le cancer de la prostate, le cancer des testicules et la santé mentale. Son action phare ? Encourager les hommes à se laisser pousser la moustache tous les ans, au mois de novembre ! Cette pilosité faciale soudaine suscitant l’interrogation, elle devient alors prétexte au dialogue autour de la santé masculine.

Movember
sources images : https://fr.movember.com

Il y a quelques jours le Huffington Post se demandait si les hipsters et leur moustache n’avaient pas tué Movember. Pour l’initiative apparue au même moment que la vague hipster, il est vrai que la mode de la moustache aurait pu nuire à son succès. Cependant, presque 15 ans après, cela ne fait aucun doute pour moi : ce sont les moustaches de novembre qui ont tué celles des hipsters… avec une victoire par KO dans la bataille du sens.


RELATED POST

COMMENTS ARE OFF THIS POST